Herber


Quand on veut débarrasser un champ des mauvaises herbes qui l’envahissent, on le désherbe. Au contraire, si l’objectif est de le mettre en herbe, on l’enherbe. Les préfixes – « dè- » qui sépare et « en- » qui inclus – sont là pour distinguer les verbes « enherber » et « désherber » du radical « herber ». Mais dans le feu de la distinction, ils semblent avoir emporté avec eux tous les sens possibles, n’en laissant pas de propre au radical. On désherbe, on enherbe, mais on n’herbe plus. Sauf peut-être à considérer qu’entre ces deux bords mitoyens que constituent les actions d’enherber et de désherber, l’action d’herber se glisse et ouvre une porte sur un sens inusité. (Par exemple : « étendre quelque chose sur l’herbe pour le faire blanchir au soleil», ou alors « empoisonner à l’aide de plantes vénéneuses », ou bien encore « parfumer artificiellement un vin nouveau »).

Ce modèle dialectique n’est pas sans évoquer l’eau tiède dont la définition traine quelque part entre l’eau froide et l’eau chaude et dont l’absence d’estime qu’elle suscite de tout bord est précisément ce qui la rend inestimable.



2 commentaires:

Anonyme a dit…

On pourrait s'interroger, par exemple dans le cas de l'eau tiède, sur la "température" d'origine de l'eau. Était-elle tiède dès le départ, s'agit-il d'eau froide à laquelle on aurait ajouté de l'eau chaude, ou encore l'inverse? Ou bien s'agit-il d'eau, chaude ou froide, qui devient tiède avec le temps? Est-ce que le champ radical «herbé» demeure le même dans ses formes secondaires «dés-herbé» et «en-herbé»? Est-ce qu'une eau "naturellement" tiède et un champ dès le départ entre «ces deux bords mitoyens» ont la même nature que ceux que l'on aurait transformés?

L'eau tiède a dit…

La transformation d’une eau chaude en eau froide a ceci de commun avec la transformation de l’eau froide en eau chaude qu’il se trouve forcément un moment, plus ou moins long, où l’eau n’est plus ni chaude ni froide, mais tiède. Le tiède est un moment de l’eau, un passage, un tracé. On ne va pas vers le tiède, on passe par le tiède. Ce qui m’étonne, c’est que de cet état naturel de l’eau qui désigne la succession de tous les moments entre le chaud et le froid, on ait pu tirer une morale presque unanime (« Dieu vomit les tièdes »). En choisissant d’inscrire ma réflexion sous les auspices du tiède, en lui donnant cette « température d'origine », je cherche en effet une tiédeur naturelle, un strict mitan dialectique comme point de départ, à contre-courant des métaphores morales. Donc l’eau tiède, de même que le champ herbé, serait à la fois naturelle et fabriquée. Je ne sais pas si on peut résoudre cette contradiction, mais le personnage très rousseauiste du dessin semble d’ores et déjà s’y être attelé.